SLIFT
D’un certain point de vue, chacun des albums précédents du lumineux et puissant trio français SLIFT était déjà une fantasia : un assemblage de genres et de formes qui permettait au groupe d’improviser, de développer des thèmes jusqu’à ce qu’ils semblent spiraler ensemble dans l’espace. Leur troisième album acclamé, Ilion (2024), était une histoire de science-fiction construite autour de longues explorations de 10 à 13 minutes, débutant souvent dans le doom metal ou le stoner rock avant de se perdre librement dans un glorieux vertige instrumental. Mais, avec une certaine ironie volontaire, le quatrième album de SLIFT s’intitule justement Fantasia. C’est leur disque le plus resserré et le plus direct à ce jour : ses huit morceaux totalisent moins de 50 minutes. C’est aussi leur album le plus captivant, une saga incisive sur la manière de surmonter les bouleversements du monde actuel, livrée par un groupe qui avance droit au but, sans perdre une seule seconde.
Le trio voulait écrire et interpréter des chansons qui prennent acte du tumulte de notre époque tout en portant une vision plus porteuse d’espoir, celle d’un moment où une prise de conscience finit par émerger. SLIFT ne voulait pas que le message se dilue en jouant trop. Ainsi, la chanson la plus longue de Fantasia est le morceau d’ouverture éponyme : un prélude de neuf minutes dans lequel Jean Fossat crie ses espoirs pour le monde — s’élever au-dessus de la douleur, enterrer nos peurs et trouver, individuellement comme collectivement, « A Fire For Your Soul » (un feu pour ton âme). Les morceaux qui suivent ne manquent ni de la complexité ni de l’intensité qui ont fait de SLIFT une étoile montante et radicale des musiques lourdes ; ils trouvent simplement de nouvelles façons de tisser les complexités du passé du groupe dans chaque morceau, comme une tapisserie révélant une nouvelle couche à chaque regard. Ce faisant, ils délivrent un message à la fois urgent et galvanisant : ensemble, nous pouvons encore changer l’époque dans laquelle nous vivons.
Même si seuls Jean et le bassiste Rémi Fossat sont frères, SLIFT fonctionne comme un véritable groupe de frères. Ils sont amis avec le batteur Canek Flores depuis le lycée, et 2026 marque leurs dix ans de trio. Ils répètent avec une régularité quasi religieuse dans un sous-sol à la campagne près de Toulouse, dans la salle de jam où ils ont longtemps laissé libre cours à leur goût pour les longues explorations musicales. Mais les chansons de Fantasia ont été construites différemment. Jean en a d’abord esquissé beaucoup seul, avant de les apporter rapidement aux répétitions avec une idée claire et précise de la forme qu’elles devaient prendre. Au début, SLIFT a eu du mal à garder les morceaux resserrés, leurs vieilles habitudes les poussant à se demander si certaines chansons ne devraient pas dépasser les dix minutes. Mais lorsqu’ils ont traversé la frontière nord de la France pour enregistrer en Belgique dans l’immense live room de Daft Studios, les morceaux étaient devenus compacts, agiles et percutants. La plupart ont été enregistrés en une seule prise.
En écrivant le cœur de Fantasia, Jean Fossat pensait beaucoup à Jorge Luis Borges, l’auteur argentin dont la fiction mêlait habilement magie et surréalisme à des lieux et des intrigues presque réels. Il voulait accomplir la même chose : ajouter des touches surnaturelles à ses réflexions politiques afin que l’auditeur puisse voir la réalité différemment, et s’interroger sur ce qui lui échappe dans notre monde. SLIFT emprunte même le titre « Orbis Tertius » à une nouvelle de Borges datant de 1940, qui utilise l’idée de l’idéalisme subjectif — la croyance que le monde n’existe que dans les limites de notre esprit — pour interroger la mémoire, l’histoire, les possibles et, finalement, le contrôle. Fantasia devient ainsi une ville imaginaire hantée par l’ignorance et la xénophobie, tentant d’éliminer tout ce qui perturbe l’ordre établi.
La ville apparaît d’abord dans « Corrupted Sky », où des claviers flamboyants et une section rythmique implacable illustrent une cité gouvernée par des avides de pouvoir. Le solo de guitare de Jean ressemble à une poursuite haletante dans un jeu vidéo, alors qu’il tente d’échapper au désastre en arrivant à Fantasia. Les habitants traitent le nouvel arrivant comme un poison incarné dans le joyau prog « The Village », tandis qu’il prédit leur chute dans « A Storm of Wings ». Dans un hymne puissant, poings levés, qui évoque un Clutch déchaîné, SLIFT fait référence à John Coltrane, Charlie Parker et à l’écrivain soviétique Mikhaïl Boulgakov pour annoncer l’arrivée d’une grande force libératrice, d’une vérité rédemptrice.
Celle-ci commence lentement à émerger dans la seconde moitié de l’album : la mémoire revient aux foules, les gens commencent à se souvenir qu’ils sont davantage que l’uniformité oppressante de leur société. « Waiting Man » — une ballade psychédélique qui évoque Pink Floyd entrant dans les sessions de Master of Reality — marque le point de rupture. Le narrateur comprend que le monde auquel il s’est consacré est un mensonge. « I waited for love, waited my time », chante Jean Fossat d’une voix plus vulnérable que jamais. « Waited the seasons of my life. » Il comprend qu’il doit trouver sa propre voie pour sortir de ce chaos et aller vers quelque chose de meilleur — tant qu’il n’est pas trop tard.
Aujourd’hui, il est terriblement facile de se sentir impuissant. Nous avons un accès instantané à l’actualité mondiale, et une grande partie de ces nouvelles est lourde à porter. Sur Fantasia, SLIFT affronte directement cette avalanche moderne de cruauté et d’absurdité, qu’il s’agisse de notre indifférence envers la planète ou envers les autres. Mais ces huit chansons parlent aussi de la confiance en une force cachée capable de résister, de croire en un monde où quelque chose que nous ne pouvons pas encore nommer pourrait non seulement perturber l’ordre établi, mais peut-être le renverser complètement. SLIFT est bruyant, lourd et combatif dans ces hymnes — ils se préparent pour une bataille qu’ils pensent que nous pouvons encore gagner.