Nouvel album "PLAY ME" disponible le 13 mars 2026 via Matador Records.
La vision de l’art et du bruit chez Kim Gordon s’est faite plus nette à mesure même qu’elle changeait, un paradigme de possibles artistiques qui, quatre décennies plus tard, reste un défi. En publiant son premier single solo, Murdered Out, en 2016, Gordon a inauguré une collaboration, désormais vieille de près de dix ans, avec Justin Raisen, producteur basé à Los Angeles (Charli XCX, Sky Ferreira, Yves Tumor), qui a fait preuve d’une emprise quasi surnaturelle sur son esthétique « minimaliste et trash ». « Il a une véritable posture anti-système, et je me suis toujours sentie très anti-corporate », expliquait Gordon ; tous deux partagent une approche « je-m’en-foutiste » de l’intuition et du risque. « Nous aimons la liberté que nous ressentons quand nous travaillons ensemble. »
En 2019, son premier album solo, No Home Record, confirmait qu’elle restait plus que jamais à l’écoute des sons d’avant-garde, mêlant rap expérimental et footwork dans une œuvre d’art conceptuel sonore. The Collective, paru en 2024, s’est révélé encore plus massif et audacieux, porté par le fracas industriel de Bye Bye, un morceau rap rageur construit comme une liste d’inventaire, et lui a valu deux nominations aux Grammy Awards.
Gordon a souvent décrit sa musique comme une représentation du paysage contemporain, accompagnée d’une critique implicite de la culture. Son écriture évoque une poésie trouvée ou un collage, assemblant les restes de la vie moderne et traduisant le sentiment de désorientation propre à notre époque. « J’ai toujours abordé les choses de manière assez sociologique », explique-t-elle. Play Me, son troisième album solo, traite à sa manière impressionniste des dégâts collatéraux provoqués par la classe des milliardaires : l’érosion de la démocratie, un fascisme technocratique de fin de cycle, et l’uniformisation culturelle alimentée par l’IA et les « good vibes » artificielles.
Gordon n’est jamais littérale ; comme l’écrit l’autrice Rachel Kushner dans l’introduction de l’édition anniversaire des dix ans de Girl in a Band, le livre de Gordon devenu un best-seller : « Elle navigue dans l’insaisissable. » Au cœur du patchwork sonore de Play Me (voix pitchées, strates dissonantes et fantomatiques, « Fuck ! », est-ce Darby Crash ?), les chansons restent pourtant claires, à leur manière détournée, dans l’attention qu’elles portent à un monde qui préfère nous distraire jusqu’à l’oubli. « Ce qui m’a le plus influencée, ce sont les informations », dit Gordon. « Nous vivons dans une sorte de “post-empire”, où les gens disparaissent tout simplement », ajoute-t-elle, en écho au titre de l’un des morceaux de l’album.
À la fois marqué par l’urgence politique et la surcharge numérique, Play Me est un disque direct et resserré. « Nous voulions des morceaux courts », explique Gordon. « Nous voulions aller très vite. C’est plus concentré, peut-être plus sûr de lui. Je travaille beaucoup à partir des rythmes, et je savais que je voulais quelque chose d’encore plus axé sur les beats que le précédent. Justin comprend vraiment ma voix, mes paroles et ma manière de travailler, et cela se ressent encore davantage sur cet album. » Dans le prolongement de The Collective, qui convoquait autant l’héritage noise corrosif de Gordon qu’un rap internet nourri de punk et de grunge, Play Me élargit sa palette : beats plus mélodiques, propulsion motorik héritée du krautrock.
Les claquements nerveux et les grincements de No Hands capturent l’irresponsabilité ambiante du climat national. La basse tremblante et les paroles en libre association de Subcon évoquent l’atomisation de la vie à l’ère des plateformes, tout en se moquant des fantasmes de colonisation spatiale : « Tu veux aller sur Mars / Et après ? » Square Jaw s’en prend à la masculinité toxique et clivante d’Elon Musk en décrivant l’agression visuelle que représentent les pick-up Tesla. Racontant l’adhésion inquiétante d’un individu à la technologie, Dirty Tech compatit au sort des victimes humaines de l’IA, incapables d’en percevoir les dégâts environnementaux. « Je me demandais si mon prochain patron ne serait pas un chatbot IA », raconte Gordon. « Nous serons les premiers à voir la lumière s’éteindre, pas les milliardaires de la tech. C’est tellement abstrait que les gens n’arrivent pas à le comprendre. » En utilisant son propre langage abstrait pour décrire le réel, elle parvient à mieux le rendre intelligible.
L’humour noir traverse l’album pour exprimer l’absurdité de la vie moderne. Busy Bee déforme un extrait d’une conversation entre Gordon et sa partenaire de Free Kitten, Julia Cafritz, lors d’une apparition médiatique dans les années 1990. Le morceau transforme leurs voix en couinements aigus (avec Dave Grohl à la batterie) pour faire entendre des sentiments étonnamment actuels : « la pression de devoir se détendre, c’était juste trop pour elle ». Œuvre d’opposition politique ancrée dans le présent, ByeBye25 reprend le morceau d’ouverture de The Collective avec de nouvelles paroles composées à partir de la liste de mots interdits par l’administration Trump, des termes signalés pour justifier l’annulation de subventions et de projets de recherche. De « they/them », « changement climatique » et « utérus » à « grippe aviaire », « allergie à l’arachide » ou « drainage agricole », la liste devient, comme beaucoup de titres de Play Me, sèchement ironique. La chanson-titre aligne des noms de playlists Spotify sur un groove trip-hop. « Rich popular girl / Villain mode / Jazz in the background / Chilling after work », déclame Gordon, une liste absurde de plus, dont les contours fondus rappellent ses Noise Paintings, et qui illustre la domination d’une culture sans aspérités. « Cela fait partie de la culture de la commodité dans laquelle nous vivons », explique-t-elle. « Nos choix sont constamment orientés. Tout est conçu pour anticiper votre humeur avant même que vous ne l’ayez. Je trouve ça à la fois intéressant et vraiment offensant. »
Malgré son regard constant sur notre époque de délitement, Play Me reste un album intérieur, où les angoisses du capitalisme sont profondément ressenties. « C’est plus introspectif », explique Gordon. « Un peu plus émotionnel, et moins tourné vers l’extérieur. » Cette intensité traverse les morceaux influencés par le krautrock, comme Not Today, balayé par une énergie presque cinématographique, qui met en valeur une tension poétique nouvelle dans sa voix. « J’ai recommencé à chanter d’une manière que je n’avais pas utilisée depuis longtemps », dit-elle. « Une autre voix est sortie. » A Girl With a Look évoque la manière dont les gens projettent leurs attentes sur les autres à partir des apparences. « Il s’agissait de décrire le sentiment d’attirance pour quelqu’un, dont une partie tient justement au fait que cette personne n’est pas disponible », explique Gordon. « Le désir est une sorte de ping-pong », ajoute-t-elle, en référence à une technique de mise en scène chère à l’une de ses influences de longue date, la réalisatrice Catherine Breillat. Cette intériorité agitée traverse l’ensemble de l’œuvre de Gordon, qui refuse les conclusions définitives au profit d’une recherche constante, en dialogue avec le réel, toujours en mouvement.